Les policiers parés pour nasser les manifestants lors de la grève générale du 12 mars. Crédit : Samuelle Rose Heilporn

«Oh merde j’ai déjà plus de gaz dans ma bombe lacrymogène » s’exclamait un policier lors de la grève générale du 12 mars. Les violences policières en manifestations s’intensifient dans la capitale.

« Tout le monde déteste la police », si ce slogan est très fréquemment scandé dans les cortèges, on oublie bien souvent la fin du chant « et la police déteste tout le monde ». Elle est pourtant plus représentative du climat observé lors des dernières manifestations à Bruxelles. En effet, les forces de l’ordre semblent profiter de la moindre occasion pour user de leurs bombes lacrymogènes et multiplier les coups de matraque.

En juin 2025 , l’Institut Fédéral pour la Protection et la Promotion des Droits Humains (IFDH), alertait de la pression grandissante vis-à-vis du droit de manifester. Rappelons qu’il s’agit d’un des fondements de la démocratie. Le droit de se réunir pacifiquement est un principe clef du débat public. Le rapport de l’IFDH, mettait en avant plusieurs tendances préoccupantes telles que les arrestations arbitraires, les amendes administratives communales (SAC), ou encore les risques de poursuite pénale.

Les autorités tapent dans le tas

Au-delà des arrestations massives et souvent injustifiées qui ont lieu lors des protestations, c’est la violence des interventions qui choque. Les bruxellois.es ont encore en tête la marche du 14 octobre dernier, qui avait fait une dizaine de blessés graves . Et, au cours de laquelle, des stands associatifs et syndicaux avaient été aspergés par les bombes lacrymogènes et les autopompes .

Autre événement marquant à la suite d’une manifestation : la grève générale du 12 mars. Au cours de celle-ci, la police a arrêté près d’une cinquantaine de personnes et trois blessés ont été recensés dont une souffrant d’une hémorragie interne. Les autorités disent être intervenues en raison de graffitis faits sur la Beobank du boulevard du Régent. Pourtant ces dernières ont nassé le cortège des antifascistes plus loin au niveau de l’ambassade américaine.

Pour rappel, la nasse consiste à encercler les manifestants de sorte à ce que l’attroupement ne puisse plus bouger. Cette pratique est souvent utilisée par la police. Et pourtant, elle est dans bien des cas illégale. Son usage ne peut se faire que dans des conditions très spécifiques. Selon l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme son recours doit être nécessaire et proportionné. Conditions qui ne semblaient pas réunies le 12 mars d’après le témoignage d’une manifestante.

« Ma chance c’est d’avoir été blessée pour fuir les griffes de la police»

Natacha (prénom d’emprunt) défilait dans les rues lors de la grève générale aux côtés du groupe Antifasciste. Cette jeune engagée de 21 ans, n’en était pas à sa première manifestation, mais elle était loin de s’imaginer finir aux urgences.

«La police a débarqué d’un coup sans qu’on s’y attende. Ils nous ont encerclés, c’était impossible de s’extirper de la nasse ». D’après Natacha, il y avait beaucoup plus de casques blancs que de manifestant·es. Elle affirme avoir été gazée pendant l’intervention « j’étais complètement désorientée et tout de suite après je me suis pris un coup de matraque sur le crâne. Je suis tombée par terre sur quelqu’un qui étouffait déjà sous d’autres personnes ». Impossible pour elle de se relever tandis que la nasse se resserrait, elle a finalement pu se redresser grâce aux« camarades », c’est à ce moment qu’elle a remarqué qu’elle saignait de la tête. Cette blessure au cuir chevelu s’est avérée être une porte de sortie pour Natacha.

La nasse a duré cinq à sept minutes « c’est dur à estimer », ensuite les policiers ont emmenés les manifestants dans un garage à proximité où ces derniers se sont fait « humilier, [les flics] nous donnaient des coups dans les jambes pour qu’on se mette en file. Ils vociféraient des blagues comme quoi ils n’avaient déjà plus de lacrymo dans leurs bombes et nous traitaient de sales gauchos ». D’après notre habituée des cortèges, il s’agirait presque d’un «mode opératoire », le 14 octobre également les policiers avaient pris des manifestants à part et les avaient enfermés dans des garages où ils avaient vidé leurs bombes lacrymogènes pour ensuite distribuer des coups de matraque à la volée. C’est pour cela qu’elle s’estime « chanceuse » d’avoir été blessée, cela lui a permis d’aller aux urgences et d’ainsi « fuir les griffes de la police».

« Enlève ton foulard qu’on voit la couleur de ton visage »

Malgré le sang qui continuait de tacher son cache cou et sa casquette, Natacha a dû insister avec d’autres manifestants pour être prise en charge. Les policiers menaçaient de ne pas vouloir appeler les ambulances tant qu’elle ne se découvrait pas. L’un a ajouté « enlève ton foulard qu’on voit la couleur de ton visage ». Pour elle « le sous-entendu raciste était très clair .»

Les ambulanciers ont fini par arriver, mais là encore des complications ont suivi. En effet, des voitures de police bloquaient la route et ne laissaient pas passer la camionnette jaune. Une fois arrivée aux urgences, les infirmiers ont admis « être impressionnés de la taille de la plaie ». Après quelques heures d’attentes et quatre points de suture, Natacha a enfin pu rentrer chez elle.

Elle a confié ne pas savoir quand elle retournerait manifester. «J’ai peur de me retrouver à nouveau coincée et malmenée par la police, mais c’est ça qu’ils veulent nous faire peur, alors j’espère malgré tout que j’y retournerai et que ce n’était pas mon dernier cortège ». Ce genre de témoignage n’est pas un cas isolé et est révélateur d’un certain laissez-passer vis-à-vis des violences policières.

Démasquer certaines libertés

Au-delà même des pratiques parfois douteuses des autorités, ces dernières prennent des libertés pouvant s’avérer problématiques. En effet, lors d’interventions les forces de l’ordre ont l’obligation d’être identifiables. C’est ce que spécifie l’article 41 de la loi sur la fonction de police. Pourtant, les matricules de ces dernières n’étaient pas apparents. Certains policiers étaient même masqués. Ainsi, cela rend d’autant plus difficiles les poursuites judiciaires en cas de débordement. Savoir que la police bénéficie d’une grande impunité dissuade notamment certaines personnes de se rendre dans la rue.

Un policier démasqué : pas de matricule et le visage couvert, quelque chose à cacher ? Crédit : Samuelle Rose Heilporn

« En Belgique les autorités accumulent les bavures », c’était le constat des manifestants le 15 mars lors de la marche à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences policières. Depuis l’année passée, d’autres personnes ont encore perdu la vie au cours d’interventions de la police. Parmi les plus récentes, on compte Adama Condé, Fabian ou encore Christophe Amine Chollet.

Le droit de manifester à Bruxelles semble donc remis en question. le slogan « à bas l’état policier » chouchou des manifestants, paraît de plus en plus approprié au climat autoritaire montant.

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