Lors des repas de famille, le refrain est bien rodé : « les jeunes sont fainéants et n’ont plus le courage de rien ». Derrière cette accusation bien connue se cache, en réalité, un fossé intergénérationnel persistant, façonné par des normes et des époques différentes. Entre santé mentale fragilisée, crise sanitaire et nouvelles attentes professionnelles, les jeunes redéfinissent leur rapport au travail. « On craignait d’avoir élevé des révolutionnaires. C’est pire que ça : on a élevé des paresseux », disait Olivier Babeau dans un entretien accordé au Figaro. Pourtant, qualifier les jeunes de fainéants, c’est passer à côté de ce qui se joue réellement.
Une génération plus confiante et plus exigeante
La génération Z aborde le travail avec davantage d’assurance. Selon Ipsos, 79 % des 18-28 ans se disent confiants au moment de débuter leur carrière. Cette confiance s’accompagne d’une attention particulière aux valeurs des entreprises. Manon (prénom d’emprunt), jeune logopède dans l’enseignement, témoigne de cette exigence : « Partager des valeurs communes est important pour moi. Je ne vois pas comment défendre l’institution que je représente si je ne suis pas en accord avec ses principes. » Comme elle, beaucoup n’hésitent plus à écarter une offre d’emploi lorsque les valeurs ne sont pas alignées.
Une fois en poste, ils se montrent aussi plus enclins à partir si des critères essentiels ne sont pas réunis : 75 % évoquent le salaire, 63 % l’ambiance et le bien-être. Manon illustre cette réalité : « Le salaire m’importe peu, tant que je peux payer mon loyer. En revanche, l’ambiance est essentielle. Et dans mon équipe, il y a une certaine hypocrisie qui pèse sur mon moral. Quand je rentre lessivée et déprimée, c’est ce qui me fait hésiter à quitter mon travail. » Aujourd’hui, démissionner pour prioriser son bien-être n’est plus un tabou. La génération Z semble s’éloigner du modèle linéaire du travail (poursuite d’études, obtention d’un CDI, achat d’une maison, mariage) pour adopter un parcours plus circulaire. Ils peuvent désormais avoir un emploi, puis être au chômage, ou retourner chez leurs parents, sans que cela soit nécessairement stigmatisé.
La crise sanitaire, un tournant décisif
Selon l’Institut Montaigne, 51 % des 18-24 ans en France ont ressenti un impact négatif de la pandémie sur leur moral, leur travail, leurs études ou leurs relations sociales. Et pour beaucoup de jeunes diplômés, elle a créé une déception et une désillusion face à la réalité du monde professionnel. Cette expérience a contribué à façonner une génération plus attentive à ses besoins et plus exigeante, notamment concernant la santé mentale.
Chez les moins de 30 ans, 7 jeunes sur 10 sont touchés par de l’anxiété (Ipsos, 2024). Cette évolution est influencée par des incertitudes économiques et des réformes du travail, qui renforcent le besoin de préserver leur bien-être dans leur carrière. Manon nous explique : « Nous nous affirmons davantage. On connaît nos droits et on veut les faire respecter. Ayant fait des études en santé mentale, je connais bien le sujet du burn-out. Et il est hors de question que je subisse mon travail. »
Du côté des entreprises, le décalage est réel : 7 dirigeants sur 10 jugent difficile d’identifier les aspirations professionnelles de la génération Z. « Lorsqu’on évoque un mal-être, la direction ne règle pas le problème ; elle le contourne. On nous entend, mais je ne suis pas certaine qu’on nous écoute réellement. » souligne Manon. Cette discussion illustre un véritable décalage générationnel. Aux yeux de certains aînés, les jeunes voudraient tout : rémunération, évolution rapide, absence de contrainte et de stress. Eux nuancent : ils distinguent un stress stimulant et sain d’un stress chronique qui altère le bien-être. Manon envisage même de devenir indépendante : « J’y vois l’avantage d’être ma propre patronne, malgré les inconvénients qui y sont liés. Mon expérience de salariée m’a fait découvrir le monde du travail et de chouettes collègues, mais j’y ressens aussi parfois un manque de justice. En tant qu’indépendante, je déciderai moi-même de ma manière de travailler ». La solution serait donc, selon elle, de ne dépendre de personne. Et c’est ce qui est envisagé par de plus en plus de jeunes, en quête d’indépendance.
En plaçant son besoin de liberté et d’équilibre au cœur de ses préoccupations, la génération Z marque un tournant dans le monde professionnel. Fragilisée par des crises inédites mais déterminée à s’épanouir, elle rappelle que la valeur du travail ne se mesure plus seulement en heures ou en salaire, mais aussi en bien-être et en sens. La vraie question n’est pas de savoir si les jeunes sont fainéants, mais si le monde du travail est prêt à évoluer avec eux.
